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Souvenirs de la place de Bretagne à Lambézellec

PLACE DE BRETAGNE

Le quartier où j'ai grandi fait partie de Lambézellec, ancienne commune rurale. La « Place de Bretagne » est coupée en deux parties de 14 baraques chacune par la rue Robespierre, artère principale qui va du bourg de Lambé à Kérinou, où circulent les trolleys bus, pour aller vers la ville.

La place de Bretagne entourée de ses arbres

Sommaire

Découverte

A mon arrivée dans le quartier, je me suis souvent demandée comment expliquer la présence des rails dans cette rue, où le train ne passait jamais et qui représentaient un réel danger pour les cyclistes dont les roues restaient souvent coincées, entraînant la chute de ceux qui les avaient enfourchées. En réalité, il s'agissait des vestiges du tram qui circulait là avant la guerre.

J'habitais rue Fresnel, à l'opposé de la rue Robespierre. C'était une petite rue très peu fréquentée, un cul de sac qui s'arrêtait au mur du stade de « Pen Ar Pavé » le long duquel les resquilleurs apportaient leurs chaises le dimanche, afin de regarder, sans payer, les matchs de l'après midi. C'était là que les soirs d'été, avec les autres enfants du quartier, nous organisions d'interminables parties de ballon prisonniers.

La rue Ferdinand Buisson aussi était un cul de sac où nous voyions s'installer régulièrement des petits cirques jusqu'aux années 50, quand on a décidé de la prolonger, afin de desservir la toute nouvelle piscine de Tréornou. C'est une équipe de sportifs Anglais venue disputer un match de water polo pour l'inauguration de la piscine qui l'a empruntée pour la première fois, lui donnant son nom : « Boulevard des Anglais ».

Plus tard, on l'a encore prolongée, à droite comme à gauche, et elle est devenue un grand axe, plus connue sous le nom de « Boulevard de l'Europe »

L'inconfort des baraques

Au début, « Place de Bretagne », nos baraques n'avaient que les murs en planches qui laissaient passer le vent si on n'avait pris la précaution de combler les interstices avec du papier journal, et le toit, recouvert d'un papier goudronné ; ni eau, ni électricité. Il fallait aller à la pompe remplir son seau ; on ne parlait pas encore d'économie d'eau, ni de sécheresse, mais comme chacun faisait la corvée d'eau à son tour, il n'était pas question de gaspiller ; on utilisait le verre à dents et la cuvette. Il est bien évident que sans eau courante, nous n'avions pas non plus de douche, ce qui ne nous empêchait pas de nous laver. Le samedi après-midi, en rentrant de l'école, l'eau chauffait dans la grande lessiveuse sur le coin de la cuisinière à charbon,notre seul moyen de chauffage, la bassine posée par terre nous attendait pour la grande toilette.

Le manque d'électricité nous gênait moins ; nous vivions au rythme du soleil la majeure partie du temps. Bien sûr, au cœur de l'hiver, le matin, on allumait un moment la lampe à pétrole (dont j'ai toujours un spécimen à la maison, en cas de panne) et le soir, un peu avant l'heure du repas, et pour une courte veillée, on complétait l'éclairage en allumant une ou deux bougies, on ne s'éternisait pas ; le froid se chargeait de nous envoyer coucher tôt ; on éteignait alors les bougies. La lampe à pétrole était réservée aux parents.

Sans eau courante ni électricité, il est bien évident que nous n'avions pas non plus de machine à laver ; nos mères allaient faire la lessive au lavoir de la Villette. C'était toute une expédition ; on chargeait la lessiveuse, la caisse à laver et le linge sur une brouette, pour transporter le tout jusqu'au lavoir qui n'était pas tout près. Au retour, le linge mouillé pesait encore plus lourd, et en plus ça montait ! La première famille à acquérir une machine à laver était si fière, qu'elle a invité tout le quartier à aller l'admirer, et encore, je crois me rappeler qu'elle ne faisait que le lavage ; rinçage et essorage se faisant à la main.

La vie et les saisons

Les hivers de mon enfance étaient rigoureux ; nous avions souvent de la neige. De grosses boules se formaient sous nos sabots, entre talon et semelle, c'était très gênant pour marcher. C'est à ces moments-là que j'ai appris à nommer les belles dentelles qui pendaient des toits : des «  stalactites ». Le soir nous nous retrouvions sur la place pour de mémorables batailles de boules de neige, auxquelles parfois se joignaient les adultes. Après souper nous ne restions pas traîne à cause du froid qui semblait rentrer de partout.

Les jours d'école, la directrice de la maternelle venait depuis le quartier de « la Villette » par la rue Robespierre et faisait le ramassage scolaire en chemin. Au niveau de la Place de Bretagne, nous étions une dizaine d'enfants à l'attendre sur le trottoir en face de la cordonnerie. Elle nous faisait traverser et nous suivions docilement, deux par deux. En arrivant à l'école, nous étions une bonne quinzaine à la suivre, sans qu'elle ait besoin de nous demander de ne pas jouer en route. C'était avec beaucoup d'avance, ce que l'on appelle aujourd'hui le transport « Pédibus ». Les plus grands continuaient sur le même trottoir jusqu'à l'école primaire. Après l'école, nous reprenions le même transport.

Dès le printemps, le jeudi après midi, les plus dégourdis allaient à l'étang de Lanroze chercher des sangsues pour la pharmacie, en échange de quelques sous, pendant que, nous allions au bois de la Brasserie ou au petit bois de Chevillotte où nous jouions à cache-cache, Colin Maillart, saute mouton..., sous la garde des plus raisonnables, et nous en revenions avec des bouquets de primevères, de coucous, ou de jonquilles, selon le moment.

A la fin du mois de juin, deux employés de la mairie venaient à l'école nous aider à la cueillette du tilleul ; le soir, nous assistions tous au pesage de la récolte. Pendant la semaine qui suivait, les fleurs de tilleul étaient mises à sécher au soleil sur une grande toile que l'on rentrait dans le hall avant de quitter l'école. Après une dizaine de jours, on repesait la cueillette que les grandes filles mettaient dans des sachets, prêts à être vendus à la rentrée au profit de la coopérative scolaire. Nous ne nous doutions pas alors que ce serait un bon sujet de problème à la rentrée!!! Sur la Place de Bretagne aussi nous avions des tilleuls dont nous récoltions, à la même époque, les fleurs qui nous assureraient les tisanes de l'hiver.

C'était également à ce moment-là qu'au fond de la rue Ferdinand Buisson, un tas de bois grossissait de jour en jour par les apports des uns et des autres jusqu'au 24 juin, jour de la St Jean. Tout le quartier, ou presque, venait attendre le moment ou le bois s'embraserait ; on faisait la ronde autour du brasier en admirant les flammes. Quand le feu commençait à diminuer, les jeunes gens sautaient par-dessus les braises pour épater les filles, au risque de se blesser. C'était toujours à ce moment-là qu'on nous faisait rentrer ; quand on s'amusait bien !! J'en ai compris la raison en grandissant.

La chaleur étouffante qui régnait dans nos baraques l'été nous poussait à l'extérieur à la recherche d'air frais. La vie du quartier se déroulait là, à l'ombre bienfaisante des tilleuls. Il y avait ceux qui s'asseyaient directement dans l'herbe pour jouer aux osselets ou aux cartes : jeux de sept familles, bataille, pouilleux, belote..., et les plus délicats qui étalaient une couverture pour s'étendre ou étendre le bébé, ou simplement pour s'asseoir et jouer à la poupée ou à la marchande. A rester tranquilles, certains avaient très vite des fourmis dans les jambes. On les voyait alors s'exercer à quelques mouvements de gymnastique acrobatique.

Munis de vieilles bobines, d'élastiques, de branches et de leurs canifs les garçons taillaient des jouets: des tanks, des sous marins... qu'ils essayaient dans les petits ruisseaux qui coulent vers les étangs de Lanroze ou de Kerléguer. Et quand ils avaient réussi à récupérer des planches ou même des caisses, ils fabriquaient des traîneaux qu'ils essayaient illico en dévalant la rue Fresnel depuis le haut, près de l'entrée du cimetière, jusqu'en bas, en traversant la rue Ferdinand Buisson. Il fallait alors entendre les cris des mères effrayées par tant d'inconscience.

Saines et tranquilles occupations

En général, dès que la maison était en ordre, les mères de familles nous rejoignaient avec leur chaise et leur ouvrage, qui pouvait être l'épluchage des légumes, les petits pois à écosser pour le prochain repas, ou, (en pleine saison, quand les petits jardins ouvriers, que certaines familles louaient derrière le stade, en bordure de l'ancienne voie ferrée, donnaient bien) les haricots verts à équeuter soit pour le repas, soit encore pour les mettre en bocaux. Dans ces cas-là, tout le monde s'y mettait, et le travail était vite fait. Quand une mère de famille avait besoin de s'absenter, elle pouvait le faire en toute tranquillité ; les autres étaient là qui surveillaient la marmaille, pendant que les hommes s'activaient autour de leurs jardins.

L'après midi, les occupations étaient différentes ; l'heure du repas étant encore loin, on sortait le tricot, la couture ou le raccommodage qui peuvent très bien se faire en bavardant, en échangeant des trucs, des astuces, très utiles pour tous, ou en chantant ; car nous chantions beaucoup !!! Durant ces après-midi de convivialité, les femmes en profitaient pour demander des conseils à celles qui semblaient avoir le plus d'expérience : en tricot par exemple quand elles souhaitaient apprendre un nouveau point, ou en cuisine ; elles échangeaient leurs meilleures recettes, et à la saison des fruits se renseignaient sur la meilleure façon de faire les confitures. Dans l'après-midi, quand l'odeur du goudron fondu se faisait sentir, nous allions chercher des seaux d'eau pour en asperger les toits et rafraîchir un peu nos baraques. Il n'était pas rare qu'en fin de journée se déclanche une bataille à coup de verres d'eau. Les mères s'empressaient de remettre bon ordre avant que les querelles ne dégénèrent à l'heure où nos pères rentraient de la pêche où ils aimaient passer leur temps. On ne parlait pas de la fête des voisins, car c'était tous les jours la fête.

Si quelques uns d'entre nous avaient la chance de pouvoir partir en vacances, chez leurs grands-parents ou en colonie, nous étions plus nombreux à rester dans le quartier. Parfois, nous allions passer la journée au bord de l'eau. Par la ligne de chemin de fer, l'étang de Kerléguer en Bohars n'était pas trop loin et le chemin était ombragé ; mais nous préférions l'anse du vieux St Marc, même si c'était plus loin ; là au moins, nous étions autorisés à nous mouiller un peu plus que les pieds, tout le monde pouvait se baigner. Les plus hardis s'aventuraient jusqu'au plongeoir, qu'il était très difficile de leur faire quitter pour venir goûter et se préparer à partir. Si nous chantions à l'aller, tant nous avions de joie au cœur, la marche du retour était plutôt difficile, la fatigue de la journée se faisait sentir, la maison paraissait loin.

A partir de la mi- août, si le beau temps se maintenait, on arpentait les chemins vers Bohars, Guilers, Milizac, à la recherche de ronciers bien garnis de mûres que les plus grands cueillaient, tandis que les plus petits suivaient en portant les seaux ; dès que les récipients commençaient à peser trop lourd pour nos petits bras : il était temps de rentrer pour commencer les confitures ; les plus jeunes n'étant pas admis à la cueillette, attendaient qu'on leur donne quelques baies sucrées ; ils les mettaient dans une bouteille avec du sucre et les écrasaient à l'aide d'un bâton, un peu d'eau là-dessus leur fournissait la meilleure des boissons.

Solidarité

Lors de la grève des boulangers, à la fin de l'été 54, le quartier s'est réuni afin de trouver une solution au problème des familles qui recevaient bien un peu de pain de l'armée, mais insuffisamment. Le travail ayant repris, il fallait faire confiance aux 7 préados qui étaient encore en vacances. En confiant un vélo à chacun d'eux, ils pourraient aller dans les communes voisines, et peut-être rapporter du pain. Pendant les 2 ou 3 jours qui suivirent, les trois filles allèrent à Guilers, Bohars, Milizac, tandis que les garçons allaient deux par deux vers Kerhuon, Guipavas, Gouesnou et Bourg-Blanc. A notre retour, les pains de six livres ainsi rapportés étaient partagés entre les habitants, sans oublier ceux des immeubles voisins. Mieux que la fête des voisins, c'était une véritable solidarité.

L'école primaire

Les vacances se terminaient, le 1er octobre, ce serait bientôt la rentrée et la possibilité enfin d'étrenner nos blouses neuves. Notre école de filles, au bourg de Lambé, était une petite école de seulement trois classes. D'abord, nous arrivions dans une classe à 3 divisions. La maîtresse s'occupait à la fois des élèves de CP, CE1 et CE2. Pendant qu'elle faisait une leçon aux plus grands, les autres terminaient un travail écrit, et inversement. Celui qui finissait son travail avant les autres ne devait pas rester le nez en l'air : nous avions tous : soit des étiquettes, soit un livre pour nous occuper sans gêner les autres, et ça marchait !! Après ces trois divisions, (parfois même on n'en suivait que deux), on allait au CM 1 et 2, dans la même classe, puis c'était la grande classe : celle du certificat d'étude. Si nous étions nombreux à y arriver avec un an d'avance, rares étaient ceux qui avaient deux ans d'avance, mais ça arrivait.

Dans notre école, nous avions la chance d'avoir une vraie cantine, avec une vraie cuisinière qui préparait elle-même les repas pour les élèves du primaire, comme pour ceux de la maternelle. Pour l'aider, elle avait une femme de service et, avec l'accord des maîtres, une équipe de 8 à 10 filles, toutes volontaires, qui venaient, par roulement, aux heures de récréation éplucher les pommes de terre, mettre le couvert, couper le pain....ou débarrasser les tables et faire la vaisselle après déjeuner. C'était une récompense d'être choisie.

Après la rentrée des classes, nos activités changeaient : le jeudi nous allions cueillir des noisettes et ramasser du bois sec pour faire le feu à la maison. Puis la venue de l'automne nous conduisait dans les bois ramasser des branches, des feuilles mortes et des champignons que la pharmacienne triait pour nous : elle les mettait en deux tas ; les comestibles, et les non comestibles. D'autres fois, nous allions ramasser des châtaignes. Le soir, après la classe, nous restions à l'étude. Quand nous rentrions à la maison, il n'était pas question de ressortir jouer : en attendant le repas, il fallait aider à éplucher les légumes, puis il faudrait mettre le couvert ; de plus, nous avions nos leçons à apprendre et nos livres de bibliothèque à lire. L'été était bien fini, chacun restait chez soi et commençait déjà à attendre les beaux jours.

La grande baraque

A notre arrivée dans le quartier, la grande baraque au centre de la place, accueillait chaque jour les réfugiés partis en catastrophe, chassés par les bombardements, et qui à leur retour n'avaient retrouvé que des ruines. La guerre leur avait tout pris : leur logis, leurs maigres biens, et aussi leur travail. A la soupe populaire, (ce n'était pas encore les restos du cœur) on pouvait manger sur place, ou venir avec ses récipients et retourner manger chez soi. Là, on trouvait un peu de réconfort. La situation des bénéficiaires s'étant peu à peu améliorée, (le travail ne manquait pas !) cette baraque est bientôt devenue le lieu de rencontre des plus âgés qui se réunissaient pour jouer aux cartes ou aux dominos. C'était aussi là que le comité des fêtes organisait l'arbre de Noël. L'après-midi commençait toujours par une séance récréative préparée par les enfants : une scénette, suivie de chants, de danses, et de quelques numéros d'acrobatie, puis après le passage tant attendu du Père Noël qui distribuait à chacun une pochette contenant des illustrés parus l'année précédente( La semaine de Suzette, Fillette, Zig et Puce, Cœur Vaillant...) et un sachet de ces horribles croquettes à la crème, c'était enfin l'heure du goûter : une tasse d'un excellent chocolat servi avec une brioche qui venaient très certainement de la pâtisserie Kergoat installée elle aussi dans une baraque à l'angle du quartier. La fête s'achevait par un verre de l'amitié servi aux parents, puis chacun rentrait chez soi, content de sa journée.

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