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Grains de Folie

Texte repris de "Les arts de la rue, portrait économique d'un secteur en pleine effervescence" d'Elena Dapporto (Ed. Documentation Francaise - 2000)

"Grains de Folie" a été une manifestation organisée par l'actuelle équipe du Fourneau, lieu de fabrication situé à Brest. Commencée en 1989 et aujourd'hui arrêtée, du moins dans sa formule d'origine, l'expérience de "Grains de Folie" illustre la volonté d'inventer une forme différente de festival des arts de la rue. Cette singularité s'exprime essentiellement à travers trois facteurs : la manifestation n'est pas fondée sur une programmation avec des spectacles autonomes qui se juxtaposent, mais est une histoire à part entière dont l'écriture globale est assumée par une ou plusieurs compagnies et où chaque troupe invitée s'inscrit avec sa propre proposition expressément conçue pour l'événement ; chaque édition investit un site significatif de la vie locale et le transforme entièrement ; le public participe activement à l'événement.

L'histoire de "Grains de Folie" est aussi significative d'une certaine évolution des structures associatives dans ces dernières décennies, où le besoin d'un renouveau des pratiques et l'exigence d'une professionnalisation se font ressentir, tout en ne renonçant pas aux principes fondateurs du mouvement associatif, comme le développement de la conscience citoyenne et l'épanouissement des individus à travers la participation active.

Voici les principales étapes de "Grains de Folie" :

Dès le milieu des années 70, une nouvelle équipe de jeunes prend les rênes de l'association du Patronage Laïque de Relecq-Kerhuon (P.L.R.K.), petite ville située à cinq kilomètres de Brest. Fondé en 1947 par le mouvement lié à l'école publique, le P.L.R.K. a en charge les activités culturelles et de loisir. L'association compte plus de 250 bénévoles. La nouvelle équipe met en place des pratiques innovantes, sans pour autant provoquer une scission avec les adhérents les plus âgés.

En 1982, prend forme un projet de manifestation centrée sur l'artisanat d'art, "La Tête et les mains". Épaulés par des amis étudiants aux Beaux Arts, un groupe de jeunes issus du P.L.R.K.. L'idée du défi et le côté événementiel, qui vont faire l'originalité de "Grains de Folie" sont déjà présents. Les artisans doivent créer un objet d'art en un jour devant le public. Dès 1984 les organisateurs invitent des artistes de rue à investir la ville. Le succès est retentissant. De quelques milliers de personnes, la fréquentation de "La Tête et les Mains" passe à 30 000 visiteurs payants, jusqu'à atteindre 50 000 spectateurs en 1987.

Ce succès de public met cependant en exergue un écueil que les organisateurs de la manifestation, toujours encore tous bénévoles, ressentent de plus en plus fort. Les personnes consomment la fête d'une manière complètement passive. Le risque est que "La Tête et les Mains" ne devienne qu'une foire commerciale.

La rencontre avec la compagnie de théâtre de rue Oposito va marquer une évolution décisive. Programmée à "La Tête et les Mains" de 1987, Oposito a présenté deux interventions : les "Rumeurs" dans la ville de Brest et "L'Enfer des Phalènes" autour d'un personnage mythique des légendes locales, la Dame Blanche. L'équipe des organisateurs et les artistes de la compagnie partagent une même envie : créer un événement exceptionnel qui, en jouant sur le décalage dans l'espace et le temps, puisse faire vivre à ceux qui y participent, public et artistes, des moments hors normes, des "Grains de Folie", comme l'indique le titre évocateur de la nouvelle manifestation. Les atouts de chacun sont réunis : les organisateurs peuvent apporter un potentiel de mobilisation humaine forte de plusieurs centaines de bénévoles et une profonde connaissance de leur territoire, alors que la compagnie engage son savoir artistique et son réseau de collaborations dans le milieu professionnel des arts de la rue.

Le projet prend corps au cours de nombreuses rencontres en 1988 entre les chefs de file, Michèle Bosseur et Claude Morizur de l'association "La Tête et les Mains", d'une part, Jean Raymond Jacob et Enrique Jiménez de la compagnie Oposito, d'autre part. Les principes de base de "Grains de Folie" sont posés : l'événement se déroule sur 24 heures d'affilé, débutant à 4 heures du matin ; il investit un site, différent à chaque édition, en le transformant entièrement ; l'ensemble de la manifestation se déroule selon un scénario global dans lequel s'inscrivent les créations de chaque compagnie invitée ; la participation du public est un élément moteur de la fête ; l'entrée à la manifestation est payante et à un tarif plutôt élevé (100 francs) ; l'événement est préparé avec les bénévoles plusieurs mois en amont. Oposito définit le fil conducteur de la manifestation et écrit l'événement qui ouvre la manifestation au petit matin, ainsi que celui de clôture. L'ensemble des compagnies participe à ce moment collectif. Ensuite, chaque compagnie investit une partie de l'espace de la fête avec sa propre proposition le long de la journée. Les compagnies se retrouvent au moment de clôture de la fête au cœur de la nuit.

Ces principes répondent aux interrogations qui ont mené à arrêter l'expérience précédente de "La Tête et les Mains". Le fait de disposer d'un temps et d'un lieu préservé permet d'offrir aux compagnies une plate-forme d'expérimentation que ne peut offrir le cadre plus contraignant d'un festival. Au niveau du public, le démarrage décalé à quatre heures du matin et l'entrée payante sont des moyens pour réunir un public motivé. Il est d'ailleurs singulier de noter comment le principe de gratuité, souvent évoqué par les artistes de rue comme gage d'accessibilité à la proposition artistique, est ici réfuté afin de stimuler la participation réelle du public.

Le premier "Grains de Folie" a lieu en 1989 au Relecq-Kerhuon dans un ancien hôtel de luxe situé en bord de mer. 120 bénévoles sont impliqués dans l'aménagement du site, la construction des décors et des costumes. Ils prennent aussi part aux spectacles, les jeunes accueillant le public au petit matin et "les anciens" gérant l'espace de restauration pendant la journée. Ce mélange de générations est un point fort de la tradition associative locale.

La volonté d'ancrage dans la culture du pays est aussi réaffirmée à travers l'écriture de l'événement. On y retrouve le personnage de la Dame Blanche et la mise en scène d'un bateau de pêche qui évoquera la principale activité du pays.

Outre Oposito, ce premier "Grains de Folie" voit la participation d'acrobates (Macadam Phénomènes, des groupes musicaux (les Costards, [SAMU], Zap) et de compagnies étrangères (les espagnols Boni et Caroli, Tortel Poltrone et l'hollandaise Die Stijle Want).

L'année suivante, la compagnie [Générik Vapeur] se joint à la conception de l'événement. Oposito garde l'écriture générale, la partie matinale et la clôture du soir. Le site investi est le centre et l'ancienne gare de Relecq-Kerhuon.

Les risques d'une manifestation qui n'est plus une simple fête pour familles, mais laisse carte blanche aux artistes se font vite ressentir. La municipalité ôte son soutien à l'association, désormais rebaptisée "Grains de Folie", qui déplace alors l'événement dans la ville à côté, Plougastel-Daoulas. Le "Grains de Folie" de 1991 a lieu dans une friche industrielle, une ancienne coopérative de production de fraises (spécialité locale). L'écriture est toujours orchestrée par Oposito avec le concours de quatre autres compagnies des arts de la rue.

Les 2 années suivantes, l'équipe demande à la Ville de Brest l'autorisation d'investir le Fort du Questel, une bâtisse du XVIII siècle. La compagnie [Ilotopie] rejoint l'organisation. Après l'édition 1993, l'équipe occupe un dépôt laissé à l'abandon sur le port de commerce de Brest. Il deviendra le premier siège du lieu de fabrication, le Fourneau, inauguré officiellement en 1994 à l'occasion de la sixième édition de "Grains de Folie" avec le soutien du Ministère de la Culture. Cette conception de l'équipe sur le port de Brest est d'autant plus forte que la Ville lui a confié la programmation du festival d'été, "Les Jeudis du Port", depuis 1991.

Après six ans de "Grains de Folie", le bilan est positif : l'équipe de bénévoles a désormais acquis un statut professionnel, devenant un interlocuteur pour les pouvoirs locaux et nationaux. Ce processus de professionnalisation n'a pas pour autant renié ses attaches avec le monde d'origine lié au tissu associatif. Le public a suivi l'aventure, car un millier de personnes a été présent à chaque édition et, pour une partie, a suivi l'ensemble des "Grains de Folie". La liberté que permet la formule est très appréciée par les compagnies des arts de la rue qui y ont participé aux "Grains de Folie". Du compagnonnage avec Oposito à la collaboration avec des troupes comme Générik Vapeur, Ilotopie, Délices Dada, la [compagnie Off], Burattini en passant par l'Arène Foraine (opération commune avec le Festival d'Aurillac et Eclanova à Villeurbanne), "Grains de Folie" a été un lieu de rencontres hors normes conjuguant de manière originale le souci d'originalité créative, assumée collectivement, avec la prise en compte de la culture et des initiatives locales.

Le point qui pêche est la faiblesse du budget dont disposent les organisateurs : environ 600 000 francs, alors que la valeur estimée de la manifestation s'élève au moins au double. Ne souhaitant plus survivre sur un système "de bric et de broc", l'équipe décide d'arrêter l'expérience en accord avec les compagnies. Le principe d'un événement sur l'année est maintenu, mais il est plus directement lié aux activités du lieu de fabrication ou à des projets en cours par ailleurs ("Interlude" en 1996, présentation d'une étape de "Transhumance" spectacle collectif orchestré par la compagnie Oposito en 1997, présence sur un mois de la compagnie les 26000 couverts avec deux pièces du répertoire réadaptées en événements locaux en 1998).

Au-delà du développement que connaissent les arts de la rue actuellement, le manque d'opérations comme "Grains de Folie" est fortement ressenti par les organisateurs et par les compagnies qui ont pu partager cette expérience, comme une nécessité vitale de disposer d'une plate-forme d'expérimentation pour la création et pour les publics, en dehors des cadres plus normés des festivals.

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