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Pinpin de chez Leclerc

« La place des femmes au Pays de Brest ». Quelle bonne idée de nous donner la possibilité de mettre en avant ces femmes qui colorent notre Brest, ville grise seulement pour ceux qui n'ont pas les yeux du cœur ! Car notre ville regorge de personnalités marquantes, de « petites gens », de « gens ordinaires », appellations à mon sens impropres tant ces gens justement sont extraordinaires ! Je voudrais vous parler de Pinpin, appelée aussi Marpin, condensé de Madame ARPIN, car vous savez combien les Brestois parlent vite... et avalent les mots pour aller encore plus vite.

La rue Jean Jaurès en 1952

Sommaire

Une rencontre

En 1975, j'avais 20 ans quand mes pas ont croisé ceux de Marpin qui travaillait au Centre Leclerc situé au 33 rue Jean Jaurès, emplacement maintenant occupé par le commerce « Maisons du Monde ». C'était le premier centre Leclerc que « l'épicier de Landerneau » avait ouvert à l'extérieur de sa ville et les anciens Brestois se souviennent certainement de cet entrepôt très sommaire, car le but était de vendre le moins cher possible. Les fioritures n'étaient donc pas de mises ! C'est dans ce lieu que j'allais faire connaissance du monde professionnel, pas toujours très tendre, mais si c'était à refaire c'est là que je recommencerais car ce n'est pas dans du coton mais dans de tels lieux qu'on apprend la vie, la vraie vie, auprès de formateurs innés comme Marpin !

Entre la consigne et les confidences

Marpin avait 57 ans quand je l'ai connue et vu de mes 20 ans, c'était une « archi-vieille » ! Sa mission principale consistait à déconsigner les bouteilles de la clientèle. Elle distribuait des petits billets indiquant le prix de la consigne et le nombre de bouteilles rendues, billet remis par le client à la caissière pour une déduction sur le montant de ses achats. Entre ses casiers, installés près de la porte des livraisons rue de la 2ème DB, Pinpin bravait les courants d'air et papotait avec les clients ravis de trouver une oreille attentive et une humeur toujours égale et rieuse. En fait, Marpin était la confidente d'une bonne partie de la clientèle à qui Edouard Leclerc offrait gratuitement une psychologue ! A sa façon, elle respectait « le boss » et me disait à mon arrivée dans l'entreprise : « Viens m'aider à ranger les casiers. On ne sait jamais, Doudou pourrait passer ! » « Doudou ? C'est qui Marpin ? » « Ton patron, andouille ! » Et oui, Monsieur Leclerc, Doudou c'était votre surnom !

"On avait du goût, du bigousse comme on dit en Bretagne !"

Comme je l'ai dit plus haut, le local n'était pas très adapté au commerce, mais c'était avant que les technocrates, pour s'occuper, ne nous noient sous des normes, des principes de précaution, de sécurité... qui tuent la vie. D'ailleurs, si on les écoutait, il vaudrait mieux se tuer tout de suite... pour ne plus avoir de risques de mourir ! En tous cas, dans notre petit centre Leclerc on ne se préoccupait pas de ces bêtises et on bossait dans la bonne humeur. On avait du goût, du bigousse comme on dit en Bretagne !

Il y avait une grande pente dès le franchissement de la porte des livraisons et si le livreur (d'œufs par exemple !) n'arrivait pas à virer illico vers la gauche pour rester au rez de chaussée du magasin, le chariot dévalait la pente pour se retrouver au sous-sol. Et on entendait Marpin, pas démontée le moins du monde, prévenir les clients qu'il fallait « se planquer » loin du danger : « Chaud devant, l'omelette géante arrive ! ».

La pécole ?

Au niveau hygiène ce n'était pas non plus le nec plus ultra mais, comme disait Pinpin, il faut « guérir le mal par le mal ». On mouillait le sol en ciment avant de balayer pour que la poussière ne s'envole pas de trop. Et puis Marpin disait : « quand tu vas aux chiottes, pisses debout sinon tu vas attraper la pécole ». « C'est quoi, Marpin ? » « Ben, la peau du cul qui se décolle, quoi ! ». J'ai dû pisser comme il faut car je n'ai jamais attrapé la pécole. Parfois, aux aurores quand nous remplissions les rayons, Pinpin disait : « Tiens, on a de la visite ! ». Et je voyais un rat qui traversait l'allée... sans parler des cafards qui après tout ont le droit de vivre eux aussi ! Ben oui, c'était la vie, et personne n'était malade. Allergies ? Salmonellose ? Cela ne faisait pas partie de notre vocabulaire et Pinpin avait raison. Un jour les virus nous tueront car notre organisme ne saura plus se défendre!

Pas le temps de déprimer

La dépression non plus ne nous guettait guère. Quarante cinq heures de travail par semaine ne nous en laissaient pas le temps. Marpin remontait le moral aux petits jeunes comme moi, parfois découragés : « Allez ! Projette-toi plus loin ! Rien ne tombe tout cuit dans le bec. Le jour de la paye tu auras oublié que c'était dur ! Et puis, pense à la prime ! ». Car nous avions une prime sur les bénéfices, en plus du treizième mois ! A l'époque ce n'était pas courant et des collègues qui travaillaient sous d'autres enseignes nous enviaient, sachant qu'Edouard Leclerc était un bon patron.

Connaisseuse du cœur humain

Marpin, c'était un coach d'avant-garde et j'espère qu'il existe encore de telles personnalités dans les entreprises pour mettre le pied des jeunes sur l'étrier de la vie. C'était la confidente des clients, mais aussi des employés. D'ailleurs, elle sentait avant tout le monde ce qui allait se passer. Et elle a vu se nouer plein d'histoires d'amour, Michèle et Loulou, Renée et Christian, Nicole et Philippe... Elle connaissait le cœur humain comme sa poche. Sociologie, philosophie, psychologie, elle avait tout appris sur le tas. Quand la patronne « avait ses règles » -ou du moins Pinpin pensait qu'elle les avait car elle était impossible- Pinpin savait aller dans le sens du poil : « Oh ! Madame rayonne ! Madame est vraiment en beauté dans cette toilette ». Et la poitrine de Madame se gonflait tellement que Marpin risquait de prendre dans l'œil un bouton de son corsage ! ». Le corbeau et le renard, en somme !

Les livreurs laissaient la marchandise sur le trottoir, rue de la 2ème DB et il fallait peu à peu rentrer les chariots et alimenter les rayons. « Allez, dépêche-toi de rentrer la cam. Il y a des greffiers dans le coin ». « Tu veux dire des agents, car les greffiers ne verbalisent pas ! » « Je te parle des chats ! Mais d'où qu'tu sors ma pauv'fille ! Toute ton éducation est à refaire ! » Ben , je sortais de chez Papa/Maman et j'arrivais chez des martiens où les greffiers étaient des chats et où on risquait d'attraper la pécole !

Une vendeuse hors pair

Pinpin n'avait pas fait Sup de Co mais elle aurait vendu n'importe quoi et on la faisait remplacer à la déconsigne des bouteilles quand il y avait des marchandises à écouler . Durant l'été 76, « l'été de la sécheresse », elle vendait des tortues, nourries avec des laitues invendues, au rayon poissonnerie fermé pendant cette période. Et elle rationnait une denrée rare, les boîtes de sucre prises d'assaut par la clientèle car il n'y avait pas de betteraves.. et donc pas de sucre ! A 1 F, elle vendait du camembert qui courait tout seul. Elle vendait du « beurre de Noël » qu'on appelait aussi « beurre européen » car il provenait des stocks invendus. Elle faisait la promotion du lait stérilisé en brique, tout nouveau produit boudé par la clientèle qui pensait que ce lait n'était pas naturel puisqu'il se conservait. On la retrouvait aussi à l'entrée du magasin, rue Jean Jaurès, où elle vendait des fleurs... et ce que la responsable du rayons fruits et légumes lui demandait d'écouler : « Allez mes p'tites dames, une botte de poireaux pour faire une bonne p'tite soupe à votre homme ! » En même temps, elle leur faisait acheter une paire de chaussons (elle en avait entassé des dizaines dans un caddie) et un paquet de yaourts presque périmés « en solde » ! Je revois encore Pinpin lors des manifestations « anti-Plogoff ». A l'entrée du magasin, telle « la Liberté conduisant le Peuple » de Delacroix, elle braillait « tous aux abris ! » alors que les grenades lacrymogènes commençaient à nous racler la gorge.

Respectée de tous

Ah oui ! Il y avait de la vie ! Un peu comme en Orient où, Dieu merci, les gens et les lieux ne sont pas encore aseptisés ! Pinpin débarrassait aussi les paniers rouges et jaunes, en plastique, abandonnés par les clients après leur passage aux caisses. « Virez vos miches les greluches, sinon je vous écrase les pinceaux ! » Et toutes ces braves dames obtempéraient avec le sourire, tant la pauvrette que Madame l'épouse du Capitaine de Vaisseau . Car il ne faut pas croire que la clientèle était uniquement « économiquement faible » ! Nous avions « du beau linge » comme disait Marpin et un sociologue se serait sûrement régalé à étudier ces gens si différents se côtoyant dans cette tour de Babel !

Après la responsable citée plus haut, se sont succédés de jeunes patrons fraîchement émoulus de l'école. Ils venaient fourbir leurs armes dans cette école de vie et beaucoup d'entre eux sont aujourd'hui directeurs d'hypermarchés Leclerc aux quatre coins de France et de Navarre... grâce aussi à Marpin qui leur a sûrement appris la simplicité et les relations humaines.

Au revoir Pinpin

Le 20 mars 2001, à 83 ans, Pinpin tirait sa révérence. A son enterrement, à Lambézellec, beaucoup se sont retrouvés et se sont demandés : « comment qu'c'est ? » (Pour les non-brestois cette expression se traduit par « comment vas-tu »). C'est qu'c'est vrai qu'à Brest même on cause pas toujours riche... mais on cause avec le cœur ! Et tous ses collègues de chez Leclerc, ses voisins de Kérédern, avaient la larme à l'oeil en disant au revoir à « la Dame aux fleurs » comme l'appelaient les clients. Entre collègues, on se disait : « Saint Pierre n'a plus de soucis à se faire pour le chiffre d'affaires de son potager. Marpin va lui fourguer tous ses poireaux à moitié fanés ! »

Vive Pinpin ! Vive Brest.... et ses femmes d'hier, d'aujourd'hui et de demain !

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