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Souvenirs de l'occupation à Ploudalmézeau

Texte de Monsieur Hervé Farrant.


Sommaire

1940-1945

Les propos de monsieur Yves Fourn ont été recueillis et retranscrits dans le soucis de conserver l'authenticité du témoignage par Hervé Farrant. Les photos ont été prises par Philippe Boismal.


La ferme du CASTEL

Je suis né le 23 juin 1936 à la ferme CASTEL en PLOUDALMEZEAU. Mon père, agriculteur, est propriétaire d'une petite exploitation agricole. Le cheptel se compose de trois chevaux de trait, d'une douzaine de vaches, de quelques cochons et d'animaux de basse cour. Ma mère seconde mon père dans les travaux des champs.

En 1939, ma mère est enceinte et doit accoucher à l'automne de cette même année.

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La ferme du Castel en 2009

Le début de la guerre

Le 1er septembre 1939, après l'agression de l'Allemagne nazie sur la Pologne, la France et la Grande-Bretagne déclare la guerre au IIIème REICH.

Papa reçoit son ordre de mobilisation avec fatalisme et rejoint le 6ème régiment du génie à Angers. En octobre 1939, maman donne naissance à un garçon nommé Louis. Papa obtient trois jours de permission.

L'unité de papa est transférée dans le nord de la France à proximité de la frontière belge. Il participe aux durs combats de mai et juin 1940.


Mon père est prisonnier

Il est fait prisonnier et transféré en Allemagne au stalag 9B à WEGSCHEIDE, à 70 kilomètres à l'est de la ville de WIESBADEN, puis dans un kommando agricole.

Puis inexplicablement papa est affecté dans une ferme. Elle possède une forge. Le personnel se compose de trois hommes, le propriétaire allemand, homme juste et courtois, de ses deux fils, le premier àgé d'une vingtaine d'années, invalide de guerre, le deuxième, 18 ans sera mobilisé dans quelques mois dans la wermacht. Papa participe aux travaux agricoles et aux ferrages. Son sort s'améliore sensiblement. Il profite de sa situation sous le regard soupçonneux mais conciliant de son patron allemand pour améliorer l'ordinaire de ses anciens camarades de captivité du kommando agricole.

De ces cinq années de captivité : journées de travail interminables, la rigueur du climat, la promiscuité, la nourriture, l'hygiène déplorable, papa en gardera d'inévitables séquelles, mais il a un moral d'acier et expédie à son épouse de nombreuse lettres.


Pendant ce temps à la ferme...

A la ferme CASTEL, maman chef de famille et d'exploitation s'épuise à la tâche pour subvenir à ses deux chérubins, tous les soirs, une infatigable blanchisseuse seconde notre mère dans les travaux agricoles et domestiques.

Nous souffrons, mon frère et moi, des restrictions imposés par l'occupant. Mère fait des prodiges pour améliorer notre sort.

De ces cinq années noires, maman fût pour moi et mon frère Louis, la mère la plus attentionnée, elle fût d'un dévouement de louve, elle nous élève dans le culte du père absent. Elle attendait avec fébrilité l'arrivée du facteur, une lettre de son époux, maman était alors la femme la plus heureuse de la terre, elle rayonnait de bonheur, nous aussi...

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L'annexe de la ferme en 2009

L'occupation

Le premier souvenir que je garde de l'occupation est l'arrivée en 1940 dans le bourg de PLOUDALMEZEAU d'une importante colonne hippomobile allemande.


L'école

L'école primaire des garçons Saint Joseph (aujourd'hui collège mixte Saint Joseph) est réquisitionnée.

Je commence mon primaire, ne parlant que le breton, j'apprends le français. Nos salles de cours sont dispersées en plusieurs endroits du bourg : une salle chez Claude SQUIBAN, route de Portsall, une chez Pierre ROUE (aujourd'hui crêperie La salamandre, une autre à proximité de la place au porcs (la banque Crédit Mutuel de Bretagne actuelle), une classe à la maison CHARLOTIN (rue du docteur RIOU) et selon le bon vouloir des allemands la chapelle de l'école primaire Saint Joseph.

Le bourg

Les deux tiers de la place aux chevaux (aujourd'hui place du général DE GAULLE) sont utilisés par l'organisation TODT pour la fabrication du ciment utilisé pour la construction des bunkers du mur de l'atlantique. Une palissade en bois entoure la place. La zone est interdite aux civils.

Des rails antichars fixés au sol sont érigés dans les rues du bourg : route de Brest, rues du docteur RIOU, des murs, de la roseraie, de LANNILIS après le parc du moulin neuf.

La ferme

En 1942, les champs du frère de maman au lieu-dit DIRICHOU, à trois cent mètres de notre ferme sont réquisitionnés par les allemands. Un camp est construit composé de trois baraquements (deux baraques de 40 mètres de long, une d'une vingtaine de mètres). L'enceinte du camp est protégée par un réseau de barbelés.

La carrière du CASTEL (aujourd'hui disparue) d'une superficie de quatre cent mètres carrés est recouverte d'un filet de camouflage soutenu par des rails de chemin de fer. La carrière sert d'écurie à une centaine de chevaux.

L'officier allemand commandant la garnison de DIRICHOU occupe une chambre au premier étage de la maison du père du futur docteur Henri BLEUNVEN.

Les relations avec les allemands sont limitées au strict minimum. La discipline de la troupe nous rassure.

Quotidiennement un soldat allemand, excellent tireur, fusil en bandoulière passe devant notre ferme et s'entraîne au tir dans la garenne sous les regards désapprobateurs de maman et du voisinage.

Certains soirs, nous contemplons, mon frère Louis et moi, fascinés, le spectacle dantesque du ciel rougeoyant au dessus de la ville de BREST, des balles traçantes multicolores des batteries antiaériennes et le balayage incessant des projecteurs.


A l'automne 1943, un fort contingent de soldats russes de l'armée VLASSOV, anciens soldats soviétiques incorporés de gré ou de force dans les armées hitlériennes occupent les fortifications du littoral du port de PORTSALL à Saint-PABU. Leur réputation est désastreuse.

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L'emplacement du camp allemand de Dirichou

Les bombardements

Au printemps 1944, l'activité aérienne s'intensifie, les bombardements anglo-américains se multiplient. Des vagues de bombardiers alliés survolent matins et soirs la région de PLOUDALMEZEAU.

En Juillet 1944, vers 16 heures, je rejoins mon oncle Yves, le frère de papa, occupé à sarcler une parcelle de terrain à six cents mètres du CASTEL, m'apercevant, mon oncle gesticulant, hurlant, m'ordonne de me coucher, j'obéis instinctivement, un fracas épouvantable, la terre tremble, odeur de poudre, je suis recouvert de poussière et de terre humide. Un bombardier américain en difficulté vient de se délester d'une bombe au milieu de la parcelle de Saint Julien, un cratère est visible. Mon oncle me réconforte, mais quelle émotion pour un garçon de huit ans!

Fin juillet 1944, les allemands désertent le camp de DIRICHOU et se replient sur LEZEROUTE. Les habitants du CASTEL en profitent pour dérober du menu matériel et quelques planches des baraques et les camouflent sous le foin des étables. Quelques jours plus tard, une patrouille allemande visite le camp abandonné, elle constate avec fureur la disparition des planches, inoubliables vociférations germaniques... Mais sentant le souffle de la défaite, le moral en berne, les allemands retournent désabusés, au grand soulagement des habitants du CASTEL, à leur cantonnement de LEZEROUTE.

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L'emplacement de la carrière, aujourd'hui rebouchée

Eté 44 : le drame

Le 6 août 1944, j'assiste à la messe de PLOUDALMEZEAU. L'église est bondée. Une porte s'ouvre, l'office est interrompu. Les visages des adultes sont tendus, anxieux. On nous conseille de regagner rapidement notre domicile.

Une sourde angoisse, une crainte indéfinissable m'envahie, je regagne la ferme du CASTEL par les champs, essoufflé je me réfugie dans la maison familiale. Ma mère et mon petit frère Louis sont présents.


Le bruit des hurlements, des bottes et des sabots des chevaux des soldats russes résonnent lugubrement dans la campagne.

Un officier russe de l'armée VLASSOV a été tué par des FFI de passage dans le centre bourg, un résistant, Gabriel BIZIEN a été capturé et transféré au camp de LEZEROUTE, torturé atrocement, il est abattu d'une balle dans la nuque. Une rue de Ploudalmézeau porte le nom de ce héros et martyr de la résistance.

Après cette tragédie, les allemands évacuent LEZEROUTE et retraitent vers Brest.

Quelques jours plus tard, une patrouille de reconnaissance du bataillon des forces françaises de l'intérieur de PLOUDALMEZEAU basé à TREOUARGAT inspecte les installations militaires de DIRICHOU.


La Libération

Vers le 11 ou 12 août 1944, j'entends les cloches de l'église de PLOUDALMEZEAU sonner à toute volée. Un grondement sourd et continu provenant de la chapelle Saint ROCH attire mon attention. Je rejoins avec prudence et méfiance la ferme familiale. Ma surprise est grande. Une colonne motorisée américaine est stationnée le long du chemin du CASTEL : c'est la vision des premières «JEEP», camions «GMC», véhicules de servitude, de nouvelles tenues militaires, de soldats décontractés et joyeux... Distribution par les soldats américains de friandises, je fais connaissance avec le chewing gum, je retrouve la saveur du chocolat. Inoubliable journée...

Les américains établissent un camp près du CASTEL et occupent quatre parcelles pour y parquer leurs véhicules de combat. Un camp de toile de tentes est dressé.

Des kilomètres de fils de transmission sont déroulés le long des routes et chemins.

Je fréquente, non sans arrière pensée, le camp américain. Les américains sont généreux. Je remplis mes poches de bonbons, chocolat, boîtes de conserves.

Fin septembre 1944, après la fin des combats dans la région de BREST, les américains quittent PLOUDALMEZEAU vers une destination inconnue. Je vois partir avec regrets les soldats de la liberté.

Pour beaucoup d'habitants de PLOUDALMEZEAU la guerre est finie. Pour maman, mon frère Louis et moi, il nous faudra attendre l'automne et l'hiver 1944, le printemps et la fin de la guerre en mai 1945 pour espérer le retour de papa.

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Les américains s'installent dans cette prairie

Le retour de mon père

En juin 1945, maman est officiellement prévenu de l'arrivée en gare de BREST d'un convoi d'anciens prisonniers de guerre français. Papa est sur la liste des rapatriés.

Un garagiste, Monsieur PICHON, concessionnaire Peugeot route de PORTSALL, homme dévoué et généreux nous transporte vers BREST.

Pour la première fois de ma vie, je monte avec maman et mon petit frère Louis dans une voiture. Nous sommes à l'intérieur de la gare SNCF de BREST. Une foule considérable attend l'arrivée du train. Maman est silencieuse, anxieuse. Je prends conscience que je n'ai aucun souvenir de papa et je ne parle pas de mon frère Louis...

Je suis inquiet et impatient de retrouver mon père après une si longue absence.

Un homme se dirige vers nous, il enlace et embrasse maman, elle rayonne de bonheur. Papa est de retour, baisers affectueux et timides de mon frère Louis et de moi-même, l'émotion est palpable.

Retour vers PLOUDALMEZEAU dans le véhicule de Monsieur PICHON. Nous déposons à PLOURIN, un camarade de captivité de papa, Monsieur BOUZELOC.

Arrivé au carrefour de la ferme du CASTEL, nous sommes accueilli par la famille, les voisins, embrassades, rires, papa est reçu par le voisinage en enfant prodige. Nous sommes invités à déguster le café chez l'un et chez l'autre...

Nous prenons le chemin de CASTEL, papa retrouve la ferme familiale quittée cinq ans auparavant...

La vie ordinaire, le bonheur reprend ses droits. Deux jours après son arrivée à la ferme, papa reprend les travaux agricoles, son énergie n'a pas été brisée par ces cinq années de captivité.

EPILOGUE

En mai 1946, maman donne naissance à un garçon nommé François. Papa fut élu en 1947, conseiller municipal puis en 1959 deuxième adjoint sous les mandats de deux maires : François SQUIBAN et Alphonse ARZEL, il prend sa retraite d'agriculteur en 1975, je succède à mon père à la tête de la ferme familiale. Papa décède en 1979 à l'âge de 75 ans, maman en 1980 à 80 ans. Ils reposent au cimetière de PLOUDALMEZEAU.

Louis s'installe comme agriculteur à LAMPAUL-PLOUDALMEZEAU. Il fut conseiller municipal puis maire de cette commune.

François, professeur, est retraité de l'éducation nationale et réside sur une commune littorale du Finistère.


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Remerciements :


à Madame la député-maire Marguerite LAMOUR pour ses encouragements.

à Madame et Monsieur Yves FOURN pour m'avoir consacré leur temps à répondre à toutes mes questions et surtout pour la confiance dont ils m'ont témoigné.

à Madame Catherine GUEVEL, responsable du centre multimédia de Ploudalmézeau pour son soutien avec toute ma gratitude.

à Messieurs Gildas SAOUZANET, Johann STEINBACH et Mario SOLERA.

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