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Ouessant à la fin du XIXème siècle

Ouessant à la fin du XIXème siècle

Victor-Eugène Ardouin-Dumazet[1] visite, après avoir navigué à bord de la Louise[2], le premier vapeur mis en service entre le continent et Ouessant, l'archipel de Molène et Ouessant en septembre 1894. Voici de larges extraits de sa description d'Ouessant :

Sommaire

L'auberge de Lampaul

Le village [de Lampaul][3] est quelconque, ses maisons dominent le fond vert du vallon où, dans un jardin, on me montre un pommier, et un second arbre, saule ou tamarix ; c’est, avec deux ou trois arbustes souffreteux, toute la végétation arborescente de l'île. Les vents sont si terribles que les arbres ne peuvent pas résister.

(…) Nous nous retrouvons à la table de l'auberge, table plantureuse où les langoustes et les homards dressés en buisson, servis avec une profusion extraordinaire, forment une entrée royale, puis c’est le tour du mouton d'Ouessant[4], une bête petite mais délicieuse, dont les côtelettes et les gigots ont un vif succès. C’est le menu courant de la table d’hôte : il n’y a ni bœuf, ni veau à Ouessant, où l’on ne trouve pas de boucher ; on doit apporter ces extras du continent. Au dessert, la servante présente, avec respect, sur un grand plat, une masse tremblotante, un flanc monstrueux d’un blanc verdâtre ; on l'annonce comme une délicatesse particulière de l'île, c’est le produit d'un mélange de lait et d’une variété de varech. L'idée d'une confiture de goémon nous fait rire, nous essayons du bout des dents ; c’est froid et gélatineux, sans goût prononcé, ça peut se manger, mais je doute que le gâteau d'Ouessant ait jamais un grand succès sur les tables parisiennes.

Le paysage de l'île et les moutons

(…) Par un chemin montueux et raboteux qui passe devant l’église de Lampaul et un grand bâtiment, servant d’école et de pensionnat de jeunes filles, nous remontons [en char-à-bancs] le versant nord du vallon central. D'ici, on se rend bien compte de la configuration de l'île. Ses hauteurs culminantes sont au bord même de la mer, les plus élevées à l’est, vers la baie du Stiff. Des crêtes des falaises, le sol s’abaisse en pente douce vers le centre de l'île, qui forme ainsi une sorte de cuvette ébréchée, où la brèche serait formée par la baie de Porspaul. Tout est nu ; sans les touffes d’ajoncs cultivées çà et là pour produire un peu de bois de chauffage, on ne verrait qu'une terre plate, chaume ou pâturage.

De Lampaul à Kernonen, sur un kilomètre, il y a quelques cultures ; champs d'orge ou de pommes de terre. Les maisons sont assez coquettes, quelques vases de fleurs, des plantes grimpantes les égaient. A Kernonen, gros village, il y a une petite agitation (…), on vient de procéder à la vente des épaves, (…) c’étaient des billes d’acajou venues à la côte. En dépit des lois qui attribuent à l’Etat tous les objets provenant de naufrages et non réclamés, les Ouessantins continuent en effet à se considérer comme propriétaires légitimes de tout ce que le flot pousse sur leurs rivages, les traditions des pilleurs d'épaves ne sont pas prêtes à s'effacer. (…)

Passé Kernonen, la nature se fait sauvage. Aux champs succèdent les pâturages, pelouses d’un gazon ras où les moutons paissent par centaines, moutons à peine plus grands et plus gros que des roquets, pour la plupart d’un noir d’encre. Ces animaux vivent et se reproduisent en pleine liberté, le seul soin qu'on en prenne est de leur créer de petits abris d’un aspect singulier. Ils sont en très grand nombre, 5 000 à 6 000 au moins ; or l'île a 1 500 ha de superficie à peine, dont la moitié est cultivée.

Les femmes d'Ouessant

De temps en temps nous traversons un hameau désert, pas un homme, tous sont à la pêche. Comme dans les autres îles bretonnes, la femme travaille seule la terre. Les travaux des champs sont finis maintenant, la moisson est achevée, les tas de blé hérissent au loin les terres. Les femmes que nous croisons vont faire paître les jolies petites vaches de l’île. Ces Ouessantines sont grandes, pâles, farouches, dans leur costume noir qui rappelle celui des femmes corses. Les fillettes au contraire portent des fichus de couleurs éclatantes, où le rouge et le vert dominent. Rouen doit avoir un important débouché à Ouessant pour ses impressions d'indiennes.

La plupart de ces femmes sont maigres, ridées et osseuses, aux yeux caves ; elles doivent leur aspect à leur rude existence, aux travaux des champs, à la récolte du varech qu’il faut arracher à la lame et dont elles portent des faix sous lesquels ploieraient des hommes vigoureux. Ajoutons à cela une hygiène mal entendue, une nourriture insuffisante et l’on comprendra l’aspect maladif de ces « îliennes ».

Les énormes progrès réalisés (…) dans l’hygiène publique, même au fond des campagnes jadis arriérées, ne se sont pas encore fait sentir ici. Le tableau d’un intérieur ouessantin n’a pas changé depuis des siècles, peut-être a-t-il perdu au contraire par les progrès de l’alcoolisme. Vers 1772, un des doux humanitaires du temps, M. de Sauvigny[5], écrivait un livre dans lequel il nous montrait dans Ouessant un véritable Eden[6]. Il n’y avait sans doute jamais mis les pieds, car il aurait évité de faire de l'île le tableau enchanteur qu'il en a tracé : « on dirait un paradis terrestre ». (…)

Il y a cent ans, il n’y avait qu'une auberge dans l’île et elle ne pouvait vendre qu'une bouteille de vin par jour au même individu ; cette réglementation, ainsi que la fixation du bénéfice du vendeur, remontaient fort loin[7].

L'alcoolisme

Les femmes ne sont pas les moins empressées au cabaret. Dans cette île où on ne connaissait pas l’eau-de-vie au commencement du siècle, il y a dix-sept débits aujourd'hui pour 2 300 habitants. Un médecin de la marine, longtemps détaché à Ouessant et qui a pris l’île comme sujet de thèse, le docteur Bothéas, raconte que l’alcool est de toutes les fêtes : baptêmes, mariages, décès sont l’objet d’excès alcooliques, « la tristesse et la joie de l’habitant se mesure à la quantité d’alcool qu'il absorbe ». Il nous montre ce pénible spectacle de chaque jour, surtout du dimanche : « Des mères de famille, des jeunes filles même, pèle-mêle avec les hommes dans les auberges, ingèrent de peins verres d’une mauvaise eau-de-vie, qui rappelle les effets d'un liquide corrosif au simple contact d’un palais qui n’y est pas habitué. D'autres s’enferment chez elles pour s’adonner à cette boisson.

Quant aux hommes, si, pendant la semaine, le dur métier de pêcheurs les tient éloignés, le dimanche ils affluent dans les cabarets : hiver comme été on trouve les chemins et les fossés jonchés d'ivrognes qui y passent souvent la nuit, exposés à la pluie. On devine ce que devient la vie du foyer chez ce peuple représenté il y a un siècle comme vivant dans l’âge d’or et dont, il y a quarante ans encore, un écrivain maritime parlait comme d’une population paisible. (…)

Un intérieur ouessantin

Question alcoolisme à part, la situation des Ouessantins n’a pas beaucoup changé, pas plus que n’a changé leur manière de vivre. Les maisons sont toujours les mêmes incommodes logis de la côte bretonne, sauf que les facilités plus grandes de communication ont permis l’emploi de l’ardoise qui, lentement, remplace le chaume dans beaucoup de villages.

Entrons, si vous le voulez, dans une de ces maisons, au village du Frugulou. C’est une masure en morceaux de granit, sans mortier, la pierre est simplement reliée par de l’argile, mais un crépi de chaux lui donne une apparence de propreté. Comme la plus grande partie des maisons de l'île, elle n’a qu'un étage. La porte ouvre sur un étroit couloir, dont le sol est en terre battue, creusée de trous. Les parois sont en planches et servent de fond aux lits-armoires en usage dans la Bretagne. D’étroites ouvertures, à droite et à gauche, donnent accès dans des pièces éclairées par de minuscules fenêtres. De chaque côté de la salle s’ouvrent les armoires-lits. Il y en a deux, quelquefois trois ou quatre, superposées au-dessus du large banc de chêne bruni qui fait le tour de l’appartement et dont le siège sert de coffre mobile destiné à la provision d’orge de la famille. Deux tables d’un bois épais, l’une pour les repas, l’autre pour le pétrin. Selon la fortune des habitants, il y a d’antiques dressoirs de chêne, des bahuts, des armoires aux flancs ténébreux. Au mur, de grossières images représentant les saints bretons, l’empereur Napoléon, le général Boulanger, le comte de Paris ou Jean-Bart, produits d'Épinal que la chromolithographie n’a pas encore détrônés. Dans une immense cheminée au manteau recouvert d’ustensiles de cuisine, brûle un maigre feu de branches d’ajoncs, de bouse de vache et de mottes de gazon desséché.

Promiscuité et manque d'hygiène

Tout cela incommode, sans lumière, suant l’humidité. Une odeur caractéristique saisit à la gorge, due à l’entassement de tant d'êtres humains, car souvent la pièce sert d’abri à deux familles à la fois. Chez les plus pauvres, le même lit sert à toute la famille. Et quels lits ! Écoutons le docteur Bohéas qui a dû soigner de malades dans ces gites : « Les lits sont de vastes armoires complètement closes sauf, bien entendu, sur le devant, où existe un trou pour s’introduire. Une paillasse qui n'est remuée qu'une fois par an, lorsqu'on la renouvelle, un ou deux draps et quelques couvertures, souvent remplacées par les vêtements chez les indigents, composent la literie. Or, dans cet antre obscur, grouillent souvent tous les membres d’une même famille, mari, femme et enfants mêlés. Un habitant digne de foi me racontait que lorsqu'il était jeune, ils couchaient les six frères ensemble dans un semblable lit et, qu'ils y contractèrent en même temps la variole ; chose étonnante, ils n'en moururent pas tous ».

(…) Le docteur a emporté d'autres impressions sur le manque d’hygiène ; il faut l'entendre parler de l'absence totale de soins du corps : « C'est une véritable horreur de l’eau et des lavages ; à part les jeunes garçons, nous n'avons pas vu souvent d'habitants se baigner ».

Les pêcheurs

(…) Les pêcheurs s'en vont sur de petits canots gréés en sloops, dont quelques-uns jaugent à peine un demi-tonneau et ne dépassent pas quatre à six tonneaux. Dans ces embarcations non pontées, montées par 2, 3 ou 4 hommes, les pêcheurs aux casiers affrontent les courants violents, nombreux et instables, les brumes, les tempêtes formidables. Les plus petits bateaux restent près des îles, autour de « leurs cailloux », les plus grands vont six ou neuf milles à l’ouest, au large des Pierres Noires. La pêche est exclusivement celle des crustacés. Langoustes et homards sont capturés au moyen de casiers fabriqués dans le pays par les vieux marins qui ne peuvent plus aller à la mer ? Chaque casier revient à 1,25 franc ou 1,50 franc à l’ouvrier ; ils sont vendus 2,50 à 3 francs. Le câble pour l'immerger, les bouées de liège élèvent le prix à 8 ou 10 francs. Chaque pêcheur mouille dix à douze de ces appareils, c’est donc un petit capital assez considérable et qu'il faut fréquemment renouveler, car les courants, qui atteignent parfois 7 à 11 nœuds, couchent les bouées sous les eaux et il est impossible de les retrouver. Autour de l'île, surtout vers les Pierres Noires, on aperçoit les bouées par milliers.

La pêche a lieu toute l'année, même au fort de l'hiver, mais elle est particulièrement active de mars à octobre. Les crustacés sont vendus soit en Angleterre ou en Normandie par l'intermédiaire de petits caboteurs, soit aux marchands de l'Aber-Wrac’h, du Conquet ou d'Audierne qui les conservent dans des viviers. Mais on commence aussi à les expédier directement sur Paris. (…) Les pêcheurs ne font pas fortune. Pour douze mois de ce labeur, ils arrivent à gagner 400 francs ; sans le travail des femmes, ils ne pourraient vivre, car on ne peut pas compter pour une ressource le produit du tricotage des bas que font les Ouessantins en dehors de la pêche, quand les femmes peinent sur la glèbe. Du haut du phare du Stiff, on aperçoit en multitudes les voiles de ces hardis pêcheurs, elles ne rentreront que ce soir au port, dans les nombreuses criques qui avoisinent les villages.

(…) Le spectacle est surtout merveilleux près du sémaphore du Creac’h (…) Les villages dans cette partie de l'île ont un aspect plus sévère encore que dans la région du Stiff. Il n’y a pas de cultures, seulement des pâturages maigres au milieu desquels les grands fleurs roses des mauves apportent un peu de gaieté.

La coutume de la proella et la tradition des mariages

(…) Quand un Ouessantin meurt hors de l'île ou en mer, on porte une croix [la proella[8]] dans sa maison, le curé et le clergé vont chercher cette croix, on la conduit à l'église, et de là au cimetière avec les prières accoutumées, et on l'inhume comme on aurait fait du mort.

Les mariages ne sont pas moins singuliers, bien que les vieilles coutumes s’émoussent un peu. On voit encore parfois la jeune fille, ayant fait le choix d’un époux, se rendre chez lui avec son père et sa mère, s’installer chez ses futurs beaux-parents, vaquer avec eux aux soins du ménage. A bout de quelque temps, si elle a plu, si elle-même est satisfaite, le mariage a lieu ; sinon, elle retourne chez elle.

A en croire les philanthropes du siècle dernier, l’âge d’or valait à Ouessant des mœurs plus simples encore. Lorsqu'un jeune homme apprenait qu'une jeune fille voulait l’épouser, il se tenait au lit ; la jeune fille, accompagnée de ses parents, allait le trouver et lui présentait un morceau de lard. Si le jeune homme acceptait, le mariage avait lieu, sinon elle rentrait chez elle.

(Victor-Eugène Ardouin-Dumazet, Voyage en France’’, tome II d’Hoëdic à Ouessant’’ ; Berger-Levrault, 1895, pages 273 à 297, consultable http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k73539j/f280.image)

Notes et références

  1. Victor-Eugène Ardouin-Dumazet (1852-1940) est un journaliste français qui a publié entre autres un récit touristique d'une soixantaine de tomes intitulé Voyage en France, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Victor-Eug%C3%A8ne_Ardouin-Dumazet
  2. Voir l'histoire des relations maritimes en mer d'Iroise, consultable http://fr.wikipedia.org/wiki/Penn-ar-Bed_(compagnie)
  3. L'auteur note que le bourg de Lampaul a alors environ 300 habitants
  4. Allusion au mouton noir d'Ouessant, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Ouessant_(race_ovine)
  5. Edme-Louis Billardon de Sauvigny (1738-1812), homme de lettres et dramaturge français, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Edme-Louis_Billardon_de_Sauvigny
  6. Edme-Louis Billardon de Sauvigny publie en 1768 L'innocence du premier âge en France; cet ouvrage est une fable où le monde insulaire aux confins de la Bretagne sert de décor à une intrigue improbable permettant d'opposer les mœurs fières et vertueuses des Ouessantois aux mœurs féroces des pirates qui peuplent l'Isle des Saints (de Sein) dans laquelle il trace un portrait idyllique d'Ouessant ; en voici un extrait (l'orthographe de l'époque a été respectée): « Alors, il fut décidé qu'ils resteroient pour toujours dans l'Isle d'Ouessant, qu'ils s'uniroient aux filles de ces respectables vieillards. Ils apprirent à cultiver la terre, à s'exercer à la pêche, et à construire ds barques. Ils voulurent que l'entrée de leurs cabanes fut libre, même aux heures de sommeil. Ils laissèrent les troupeaux errer sans guides au milieu de gras pâturages. Ils n'ont recommandé que trois choses à leurs descendans : l'égalité, la continence et la frugalité » (voir http://jacbayle.perso.neuf.fr/livres/Iroise/Billardon.html)
  7. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Ouessant
  8. http://www.ouessant.org/spip.php?article59
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